24/10/2003

Blegny en fanfare et ses minorités

Question de minorité, l’entité de Blegny compte en réalité près de 500 habitants d’origine italienne, 200 d’origine turque, une dizaine de personnes d’origine russe et 3 familles d’origine arabe, mais seuls les Belges d’origine turque, les Turcs et la petite communauté russophone se sont activés pour manifester leur présence lors de cette 3e édition de “Blegny Enfanfare, un festival familial de chansons et de musiques”.

L’espace d’un weekend de fin septembre, la localité entière danse et chante aux rythmes des diverses activités musicales: une troupe professionnelle de petits percussionnistes de grande qualité (Les Toon’s Percussions) capte l’attention du public sur un air de tam-tam guinéen et ce malgré la forte pluie. Sous l’autre chapiteau, Ibrahim Kaya, le secrétaire du Comité turc islamique de la culture de Blegny, et ses collègues se dépêchent pour la dernière activité de danse turque des “Enfants d’Anatolie”, un petit groupe originaire de Cheratte. Le stand turc relégué cette année dans un coin à côté de la scène et que certains Turcs considèrent déjà de place de punition, expose le savoir-faire des femmes turques anatoliennes dans la préparation de pâtes feuilletées fourrées. Une dizaine de femmes bénévoles travaillent la pâte fermement sous le décor coloré des foulards, de la dentelle et... des brochures de présentation touristique. “Nous voulons surtout montrer le grand effort culturel et alimentaire transmis par les femmes anatoliennes de génération en génération”, explique Ibrahim de manière passionnée.

La polémique
Sauf que le message n’est pas perçu de la même manière par d’autres acteurs de terrain. “Les femmes bossent et les hommes paradent”, précise l’un des éducateurs qui regrettent le manque de participation des femmes turques de Blegny. “Je vous donne un simple exemple: l’ambassadeur de Turquie est venu en visite et il n’a rencontré de fait que les hommes. A part Leyla qui travaille comme éducatrice, les femmes sont restées à la maison comme si elles ne sont pas concernées. Notre centre de jeunes reste également déserté par les filles turques. On a l’impression que la sphère publique est occupée par les hommes et que les femmes font partie de la sphère privée”, enchaîne un autre intervenant. “Pas du tout, les hommes s’occupent de préparer le thé et l’ayran et l’année prochaine nous pensons déjà à inclure plus activement aussi la participation masculine à la fête”, répond le responsable du Comité.

Une mini-discussion se déroule sur la manière de communiquer le nom du comité. “ Le fait même d’écrire le mot islam provoque chez certains une crispation. Suite au contexte international, on ressent fortement un malaise au sein d’une partie de la population autochtone. Il serait préférable de dire Comité turc de la Culture” s’inquiète Ibrahim Aktas, membre du comité. Son collègue secrétaire embraye sur le sujet: “Suite au 11 septembre, le journal local Blegny-Initiatives a publié un article complètement décalé sur l’islam et les Musulmans. Le responsable d’Amnesty International nous a contacté pour signaler le document en nous conseillant de répondre. On l’a fait mais oralement uniquement. On a vraiment trouvé cet article insultant car si on parle d’islam à Blegny, il est clair qu’on se sent concerné. Depuis des années, on milite contre tous les fanatismes et les intégrismes. L’extrêmisme? Ce n’est pas notre truc. On préfère réfléchir à travers un dialogue permanent et excellent avec les autorités locales”.

Bim-Bam-Bidons
“Boum, boum, boum,...” casquettes pliées, training et baskets, les jeunes du 13/17 Cascades (maison de jeunes) imitent l’art musical des steelbands trinidadiens en jouant sur des bidons métalliques et recueillent un large succès. “C’est Nordin, un jeune Turc qui est venu un jour faire une présentation et nous avons accroché. Puis, on a eu l’idée de fonder un groupe de musique qui s’appelle les Bim-Bam-Bidons pour présenter ce concept”, précise l’un des artistes un rien essouflé. La jeune Leyla et son collègue Christophe expliquent le grand progrès acquis des jeunes dans la gestion des activités. Sorties, danse orientale, break danse, cours de cuisine,... les activités proposées ne manquent pas.

Deux enjambées en suivant l’odeur du barbecue et on arrive au stand russe qui prépare ses shashlikis (brochettes) sous le décor d’une énorme matrioshka. Des gâteaux aux couleurs psychédéliques, des zakuskis, un accent fort en français... c’est bon, on est bien avec des Russes. “En fournissant des cours d’initiation au français, des cours de cuisine et autres activités, on tente de les impliquer dans la vie locale. On fait aussi circuler des pétitions de soutien pour régularisation”, explique Chantal Rion, travailleur social. On interroge Tania, comptable russe originaire de Tashkent (Ouzbekistan): “La situation à Tashkent était devenue invivable, un vrai cauchemar. Les Musulmans ne nous laissaient pas tranquilles parce que nous sommes orthodoxes. Le comble, cela fait 4 ans que je vis ici et nous nous entendons à merveille avec les Turcs qui sont aussi des Musulmans. Ils nous aident en nous conseillant et nous échangeons aussi nos idées sur la cuisine nationale”.

Entre deux activités, on a l’occasion de rencontrer le fameux bourgmestre, Marc Bolland. Très accessible, l’homme fort de la commune distribue, en bon socialiste liégeois, les tickets de boisson comme des bons points. Mais, notons que l’homme annonce qu’il ne figurera ni sur les listes régionales, ni sur les listes européennes pour 2004, bizarre comme démarche. “De l’ambition? Oui, j’ai 6 enfants et j’ai surtout l’ambition de m’occuper un peu d’eux”, répond Marc Bolland très à l’aise. On sent qu’il est dans son élément à Blegny. Concernant l’intégration des allochtones dans sa commune, il considère que sur l’aspect social, l’intégration est excellente. On discute d’une population turque majoritairement ouvrière dont la migration s’explique par le charbonnage historique du lieu.

Marc Bolland: On compte 2 sortes de familles turques ici. Les gens qui s’investissent dans la mosquée et ceux qui sont hors communauté musulmane. Pour tout le monde, il est difficile de traduire le contexte internationale sur le plan local. Moi, je tente d’expliquer que la commune et la religion doivent rester des affaires séparées.
MK: D’accord mais en parlant de cultes, on parle aussi d’argent, non? M.Bolland: En effet, et on subventionne à hauteur de 2.500 euros les Musulmans.
MK: Et les autres cultes, ca donne quoi?
M.Bolland: 2.500 euros pour les Laïcs, 0 pour les Protestants mais on leur fournit un local (ce que demandent les Turcs aussi) et les Catholiques reçoivent environ 40.000 euros en plus des travaux.
MK: Et les personnes de confession juive?
M.Bolland: 0 euros. On compte peut-être 2 ou 3 personnes d’origine juive.
MK: Tiens, pourquoi cette différencedans la subvention ?
M.Bolland: D’abord pour des raisons historiques et ensuite par le poids de chaque communauté dans l’entité de Blegny. De plus, c’est une obligation légale de financement que personnellement j’aimerais bien voir abroger. Pour moi, il faudrait clairement séparer les affaires religieuses de la gestion communale.
MK: Vous dites cela en sachant bien qu’on n’abrogera jamais une telle loi...
M.Bolland: Non, vraiment. Maintenant qu’il n’y a pas de partis confessionnels au niveau fédéral, c’est possible. Je pense qu’il y a quelques projets en ce sens d’ailleurs.
MK: Quels sont les problèmes que vous rencontrez avec les Turcs de votre commune?
M.Bolland: Je vois en gros 2 obstacles. Tout d’abord l’excès de lien avec la religion et ensuite, sous prétexte de religion, le statut de la femme marginalisé. Je n’ai pas lu le Coran mais je ne pense pas que la femme y occupe un rôle inférieur à l’homme.
MK: Vous n’avez pas lu le Coran? En voilà une idée de cadeau: un Coran en version française pour le bourgmestre...
M.Bolland: (rire) Pourquoi pas? Par ailleurs, je constate aussi que lorsque le mari vient directement de Turquie, il subsiste un problème pour la femme.
MK: Et l’intégration au niveau politique, on ne voit pas grand chose. Le Conseil communal ne compte aucun conseiller d’origine turque malgré la forte représentation de cette communauté ici.
M.Bolland: Je vous rappelle que notre liste comptait une candidate, Kezban, qui a manqué de très peu sa place de conseillère communale. Mais la demande ne venait pas spontanément d’elle. En fait, on a manifesté notre volonté en expliquant que notre liste était ouverte à un représentant d’origine turque et la communauté a choisi Kezban, en caricaturant c’est ce qui s’est passé.
MK: Avez-vous des problèmes avec le port du foulard ici?
M.Bolland: Non. Mais quand je vois à la RTBF les filles voilées qui manifestent pour leur droit et derrière elles 10 barbus qui les exploitent, ça m’ennuie. On a eu hier la visite du conseiller de l’ambassade de Turquie avec sa femme et j’étais content de voir le couple. Un homme moderne et bien éduqué, pas le genre qui débarque du fin fond de l’Anatolie...
MK: Parce que le fin fond de l’Anatolie, c’est négatif n’est-ce pas?
M.Bolland: Non... c’est négatif concernant le statut de la femme.
MK: Vous n’avez pas peur d’être dans l’autre extrême, celui des laïcards purs et durs?
M.Bolland: C’est vrai qu’il faut faire attention à cela. C’est pourquoi, je suis pour l’abrogation de cette loi qui oblige la dotation. Mais je tiens à souligner l’excellent climat de vie entre les différentes communautés à Blegny.


article paru sur la liste de Suffrage-Universel le 29 septembre 2003
(http://fr.groups.yahoo.com/group/suffrage-universel)



20:26 Écrit par mehmet | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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