25/04/2005

90e anniversaire du génocide arménien

« Voyez-vous le snack Antalya avec ses pitta, kebab et dürüm ? Vous prenez à gauche la rue Kindermans et quelques mètres plus loin, vous trouverez l’église apostolique arménienne Sainte Marie-Madeleine », guide un fidèle pèlerin soigneusement endimanché pour suivre les activités de la communauté arménienne de Belgique qui se prépare à commémorer le 90e anniversaire du génocide arménien.

Coupole dorée, faisceaux de lumière transperçant la monotonie d’une salle sombre, ambiance enfumée d’encens au sein de l’édifice religieux, l’atmosphère est évidemment imprégnée de spiritualité. Le guide religieux prononce à peine sa liturgie en langue arménienne que la salle enchaîne par des signes de croix. A l’arrière gauche, c’est le défilé des bougies. Chaque visiteur allume sa petite flamme pour marquer sa présence et se recueillir à travers des prières.

Une vieille femme d’environ 1,20 m aux cheveux gris s’approche des bougies. Des yeux gris sous son imper gris, elle fronce les sourcils en prenant un air aigri. Elle pleure en silence, remet de l’ordre dans ses flammes et s’écarte à l’arrivée d’un jeune couple. Le défi sera plus dur pour la petite fille qui meurt d’envie d’allumer aussi sa propre bougie. Trop petite, elle a du mal à atteindre la hauteur de la table pour finalement bénéficier de l’aide de son père. Elle aussi en pleurerait presque… de joie.

Vers midi, la foule se dirige vers le fameux monument à la mémoire du génocide arménien située place Henri Michaux. Plusieurs groupes de manifestants discutent à haute voix en condamnant fermement l’attitude du secrétaire d’Etat bruxellois aux Monuments et Sites, Emir Kir, du Parti socialiste. Un parti qui n’a visiblement pas jugé utile d’envoyer un quelconque représentant pour le 90e anniversaire du génocide arménien, même pas Willy Decourty le député-bourgmestre d'Ixelles, où se trouve le monument. Parmi les élus présents, citons Yves de Jonghe d’Ardoye, Alain Destexhe et Michel Breydel de Groeninghe pour le MR ainsi que la présidente Joëlle Milquet pour le CDH. « C’est bon, je t’ai pris en photo. C’est pour Père Ubu », lance de manière amicale Rodolphe Bogaert, rédacteur en chef de l’hebdomadaire satirique, visiblement très intime avec l’ex-bourgmestre ixellois Yves de Jonghe d’Ardoye.

Mais tandis que Joëlle Milquet recueille des remerciements pour sa présence remarquée par certains Arméniens, Pierre-Yves Lambert (Suffrage Universel) apostrophe la présidente en lui demandant si sa présence signifie aussi la fin des candidatures négationnistes turques sur les listes CDH.

La réaction de Joëlle Milquet est alors immédiate : « Nous n’avons jamais eu de personnes négationnistes sur nos listes. Bien entendu que nous reconnaissons la réalité du génocide arménien. Cela n’a fait l’objet d’aucun débat au sein de notre parti. Je vais vous donner un exemple. Suite à ma visite auprès des réfugiés kurdes, l’ex-candidate CDH d’origine turque, Bahtisen Yarol, m’a envoyé un sms de remerciements pour mon action. J’ai vraiment apprécié car d’habitude les Turcs n’ont pas grand-chose à faire des Kurdes. Par ailleurs, Bahtisen Yarol reconnaît évidemment le génocide arménien. Vous savez, à chaque fois qu’un Turc veut faire de la politique, on dit qu’il est soit d’extrême droite, soit qu’il est membre des Frères musulmans. Ca devient n’importe quoi… Quant à Halis Kökten, il n’est à ma connaissance pas membre du bureau politique. Il assiste à certaines réunions du parti quand on aborde des sujets internationaux. Je ne sais pas non plus tout ce qu’il fait. » Et pour preuve que le CDH ne tergiverse pas sur cette question, Joëlle Milquet n’a pas hésité à promettre un communiqué de presse dans l’après-midi même pour réaffirmer que son parti reconnaît bien le génocide arménien, fin de la polémique.

14h30, le prochain rendez-vous est fixé devant l’ambassade de Turquie à Bruxelles. Curieusement, le profil du public change complètement. Alors que devant le monument, on pouvait voir une classe bourgeoise d’âge avancé et d’allure raffinée, le groupe de manifestants arméniens devant l’ambassade turque regroupe davantage la dernière vague d’immigrés d’origine arménienne avec une forte présence de jeunes. Un tract politique est ensuite lu devant les manifestants : « Un point particulier est la situation de certains élus d'origine turque à Bruxelles. En effet, ces élus de PS, CDH ou MR qui ont des positions ouvertement négationnistes ne courent aucune sanction de la part des instances dirigeantes des partis respectifs. La direction de ces partis ne trouve rien à dire si ce n'est un consentement béat au nom du particularisme des communautés d'origine. On ne peut marchander sur le dos des victimes des génocides. On ne peut accepter aucune concession à cet égard et surtout pas la politique de deux poids deux mesures. »

Personne ne soupçonne visiblement la présence de policiers en civil et d'agents secrets belges. Lunettes Rayban, talkywalkies et longs parkas, les agents discutent tranquillement en langage codé : « Raymond à l’écoute. Allô, Boubou, tu m’entends ? Dis Boubou, j’ai un manifestant avec son drapeau ici. Tu me reçois ? » … 10-9 ! 10-9 ! La transmission est mauvaise. Imperturbables, plus de 200 manifestants déballeront banderoles et slogans contre la position de l’Etat turc sur le génocide arménien. Mais l’organisateur demande une minute de silence pour les victimes de tous les génocides, y compris pour les Assyro-araméens, les Grecs et les Yezidis. Ensuite, des appels plus radicaux sont repris en cœur par les manifestants : « Turquie, assassins ! », « l’Etat turc génocidaire doit reconnaître sa faute ! », « Génocide, barbarie ! »,…

15h30, la dernière activité prend place au Théâtre de Poche. Le groupe artistique Louys-Arto propose la lecture de la pièce Papiers d’Arménie de Caroline Safarian. Un texte d’une intelligence remarquable lu avec émotion par des comédiens de talents. L’histoire se passe dans un train belge en direction de Liège. Deux jeunes, l’un d’origine arménienne (Azad) et l’autre d’origine turque (Levent), débattent sur la mémoire et l’oubli à travers un subtil jeu d’identités croisées. L’un souffre d’un silence démentiel, l’autre revendique l’amnésie volontaire.

(extraits)

Levent : Je ne parle pas de ce que je ne connais pas, Azad ! On ne m’a pas raconté la même histoire qu’à toi ! On ne m’a pas parlé de génocide ! Et je ne connais pas ton passé. Pourquoi les Arméniens s’évertuent à dire « génocide » au lieu de « guerre » ? Ce serait déjà un premier pas. Un déplacement de population ce n’est pas un génocide ! Il ne faut pas tout confondre !
Azad : D’accord, Levent ! Tu voulais connaître le personnage ? Alors, parlons de son histoire, mais allons jusqu’au bout ! Alors Azad répond à Levent qui lui impose de prouver… « exactement comme on le demanderait à un coupable » : Une guerre, mon cher Levent, c’est entre deux Etats armés ! Un génocide c’est quand un Empire s’attaque à une minorité… et fait 1 million 500 mille morts et continue à nier les faits nonante ans après ! C’est pourtant bien ça la définition même du génocide !

(…)

Levent : Je n’ai pas étudié l’histoire de cette époque ! Il y a tout un contexte historique que je ne connais pas ! Si je faisais des recherches, de vraies recherches, alors peut-être que… Je ne ais pas … Si on ressortait des archives ou…

Azad : Tu as fait des recherches sur l’histoire des juifs en Europe pendant la guerre 40-45 ?
Levent : On me l’a apprise !
Azad : D’accord ! Mais je te demande si tu as fait des recherches, des « vraies recherches » comme tu dis ? Ou peut-être que tu remets en doute tout ce pour quoi tu n’as pas fait de recherches ? Fais tes recherches, je t’en prie, Levent ! Fais tes recherches ! Mais fais-les vraiment, alors ! Parce que tous les Arméniens du monde entier ne se sont pas mis d’accord pour mentir, tu sais. Ou pour comploter contre les Turcs. Et comme tu ne cesses de le répéter, ça fait nonante ans ! Tu ne crois pas que c’est long aussi pour les Arméniens, nonante ans ! Je ne suis pas pro-arménien ou anti-turc. L’Arménie ne veut plus dire grand-chose non plus pour moi. C’est du droit à la mémoire dont je te parle !
(fin de l’extrait)

L’ensemble de la lecture est une formidable aventure remplie d’humours et d’ironies qui ne manque pas d’effleurer non plus le racisme belge à l’égard de ses bronzées.

Enfin, la soirée se terminera par un débat sur le thème de Génocide et représentation où parmi les orateurs, le journaliste Dogan Özgüden (www.info-turk.be) évoquera la trajectoire politique d’un petit employé d’un centre social communal : « Je prenais la parole dans un débat sur le racisme où j’ai aussi parlé du négationnisme de l’Etat turc à propos du génocide arménien. Ce jeune d’origine turque s’est levé pour me dire que cela n’avait rien avoir avec le sujet de la réunion et qu’il ne fallait donc pas en parler. Puis, j’ai vu que l’intervenant en question a été nommé par le Parti socialiste au poste d’échevin des Affaires sociales dans sa commune et ensuite installé au siège de secrétaire d’Etat régional par ce même parti. »

Mais le débat au sein du Parti socialiste risque de prendre un nouveau tournant. A noter déjà la prise de position de la ministre de la Culture, Fadila Laanan (PS), qui par le biais d’une lettre publique a tenu « à féliciter et à encourager chaleureusement, tous les artistes présents : comédiens, metteurs en scène, écrivains, journalistes, intellectuels. Tous sont des gardiens de l’indispensable mémoire et des passeurs de sens. Et comme tels, ils sont l’honneur de la Démocratie. »

[MK]

12:54 Écrit par mehmet | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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